Dans les rues de la métropole lyonnaise, la précarité s’intensifie à un rythme alarmant. En 2025, le Samu Social 69 a rencontré 3 283 personnes sans-abri, un bond de 75 % en l’espace de cinq ans. Ce qui traduit une crise sociale sans précédent. Parmi ces visages que l’on croise souvent sans les voir, les femmes payent un tribut particulièrement lourd à l’urgence sociale. Elles étaient 551 l’an dernier, dont 312 à affronter le macadam en totale solitude. Estelle, 38 ans, fait partie de ces survivantes. Son histoire, immortalisée par l’objectif du photographe Bertrand Gaudillère, s’inscrit au cœur de l’ouvrage « Inconditionnel Présent – le temps de la solidarité », coédité par l’association Alynea-Samu Social 69 et le collectif Item.
À travers un entretien bouleversant, cette ancienne sans-abri à Lyon revient sur huit années de galère, d’agressions, mais surtout de résistance farouche.
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Sans-abrisme subi : huit ans de survie après une expulsion
La bascule vers la grande précarité ne relève jamais d’un choix délibéré. Pour Estelle, tout a commencé par un accident locatif ordinaire : une expulsion de son logement situé à Rive-de-Gier. Sans réseau ni solution de repli, le retour vers sa ville d’origine s’est imposé comme une nécessité de survie.
« Mon parcours de sans-abri à Lyon, ça a été huit ans de rue. Pas par choix, mais par obligation, parce que j’ai été expulsée de mon appartement à Rive-de-Gier. Ensuite, j’étais obligée de retourner sur Lyon, parce que ma ville, c’est Lyon. »
Son errance urbaine débute dans le quartier de Perrache, un secteur où les tensions nocturnes sont quotidiennes. Confrontée à des violences répétées, Estelle est contrainte de fuir vers le nord de la ville. Elle pose alors ses quelques affaires sur les rives de l’Île Barbe, le long de la Saône, espérant y trouver un espace plus préservé.
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Bâtir son toit : la cabane de palettes pour faire face au froid
Face à la pénurie structurelle de places en hébergement d’urgence, la rue exige de s’adapter pour ne pas mourir. Plutôt que de subir l’humidité glaciale des hivers sous une simple toile de tente, Estelle décide d’édifier son propre abri.
« La cabane, j’ai mis un mois pour la construire, jour par jour, nuit par nuit. J’allais chercher des palettes, des couvertures que je demandais au Samu Social, des bâches pour faire un toit… »
Pendant plusieurs années, cette structure bricolée en palettes et couvertures de fortune devient son foyer. Raccordée à l’électricité, munie d’un radiateur d’appoint, d’une gazinière et abritant son chat Vérone, cette installation lui permet de sauvegarder un minimum d’intimité grâce au soutien régulier des équipes de maraude et à la générosité des habitants du quartier.
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Femmes sans-abri à Lyon : l’omniprésence des violences et du chantage
La survie dans l’espace public s’avère infiniment plus périlleuse pour une femme isolée. À l’Île Barbe, malgré la discrétion de son campement, Estelle est victime d’une agression sexuelle. Un drame qui avait pris racine au sein même d’un accueil de jour avant de se conclure sous sa tente.
« Ce qui m’a le plus gênée, c’est mon agression sexuelle vécue à l’Île Barbe. Les hommes sont malhonnêtes : ils proposent de dormir chez eux mais avec contrepartie. Ils demandent des choses impensables, coucher avec eux. Sinon, ils frappent les femmes. Pour moi, ce n’est pas possible. »
Son témoignage corrobore les constats alarmants portés par les travailleurs sociaux d’Alynea. La prédation masculine pousse trop souvent les femmes sans domicile à disparaître des radars pour se protéger. Quitte à basculer dans un non-recours fatal aux aides de droit commun.
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Bus-douche et prévention : transformer la souffrance en solidarité
Loin de sombrer dans l’amertume, Estelle formule des projets d’utilité collective. Forte de son vécu, elle ambitionne de devenir travailleuse paire auprès des maraudes d’Alynea pour guider celles qui arrivent à la rue.
« Mon but, c’est de faire de la prévention aux femmes par rapport aux hommes… Leur expliquer comment se mettre en sécurité. Comment faire une cabane sans qu’on vienne la détruire. Dire aux femmes seules de se méfier, d’éviter les gens malsains. Et de ne pas inviter n’importe qui dans sa tente. »
Consciente de la stigmatisation que subissent les personnes sans-abri à Lyon, elle plaide également pour une réponse concrète aux problèmes d’hygiène :
« Quand on ne se douche pas, on a des odeurs, on est pointé du doigt… C’est pour ça que j’avais demandé au Samu Social de faire un bus avec trois douches à l’intérieur qui se déplace partout à Lyon. Pour que les gens puissent prendre des douches régulièrement et qu’ils soient propres. »
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Le défi de l’après-rue : vaincre les préjugés et retrouver l’autonomie
Désormais sortie de la rue, Estelle réside dans un foyer du 9ᵉ arrondissement de Lyon. Si ce toit lui assure une sécurité physique vitale, les discriminations du quotidien demeurent une réalité pesante :
« Là-bas, ils ne supportent pas les gens qui sortent de la rue. On m’a déjà sorti : « J’aurais jamais dû vous accueillir, vous les SDF ». Ça ne se dit pas, c’est malhonnête et c’est malsain. »
Pour la trentenaire, la suite du parcours ne peut passer que par un vrai « chez-soi » indépendant. Elle refuse le déracinement vers la campagne et aspire à un logement classique et accessible dans la cité lyonnaise, avec l’appui des allocations logement :
« Je veux un appartement où je suis bien, sans personne qui gère l’endroit. Je cherche l’indépendance. »
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« Inconditionnel Présent », un livre pour refuser l’indifférence
Le portrait d’Estelle n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit aux côtés de vingt trajectoires de vie rassemblées dans l’ouvrage Inconditionnel Présent – le temps de la solidarité. Né de deux années d’immersion du photographe Bertrand Gaudillère auprès des équipes du Samu Social 69 et de la Maraude Jeunes, ce livre de 160 pages mêle clichés argentiques, analyses statistiques et récits intimes.
Alors que s’ouvre le plan hivernal 2026-2027, l’association Alynea rappelle que la mise à l’abri ne peut plus reposer sur des mesures thermiques ponctuelles, mais exige le respect inconditionnel de la dignité humaine.
- Ouvrage : Inconditionnel présent – le temps de la solidarité, par Alynea – Samu Social 69 et Bertrand Gaudillère (collectif Item).
- Caractéristiques : 160 pages, 500 exemplaires, prix public : 28 €.
- Diffusion : Disponible en ligne sur la plateforme HelloAsso d’Alynea et dans les librairies partenaires de la région lyonnaise
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