Le livre « Inconditionnel Présent », fruit de près de deux années d’immersion du photographe Bertrand Gaudillère aux côtés des équipes mobiles du Samu Social 69 et de la Maraude Jeunes de l’association Alynea, plonge au cœur de la détresse urbaine pour restituer un visage et une dignité aux personnes sans abri.
Publié aux éditions du collectif Item au moment du lancement de la campagne hivernale, le livre « Inconditionnel Présent » est un ouvrage documentaire de 160 pages. Il combine plus de 80 photographies, une vingtaine de récits poignants et des analyses de terrain.
Loin du voyeurisme ou des chiffres désincarnés, ce projet commun se veut un cri d’alerte et un rappel à la loi républicaine. Bertrand Gaudillère décrypte le sens profond d’une « démarche photographique guidée par l’écoute, le refus de la résignation et l’urgence politique ».
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Inconditionnel Présent : le refus des promesses
Le titre de l’ouvrage s’articule comme une réponse directe aux discours institutionnels. En grammaire comme dans l’action citoyenne, le choix des mots n’a rien d’anodin.
« Inconditionnel Présent, pour moi, c’était un titre qui était un petit clin d’œil à toutes ces promesses faites au conditionnel, souvent par les politiques », confie Bertrand Gaudillère. « Ça s’est imposé comme étant pour moi le temps de la solidarité […] à cause de cette double urgence : l’urgence d’aider les gens qui sont dans la rue et, pour moi, l’urgence de rappeler cette nécessité de solidarité pour construire un vrai vivre-ensemble. »
Le terme fait également écho à l’article L. 345-2-2 du Code de l’action sociale et des familles, qui consacre en France le principe d’un accueil inconditionnel en hébergement d’urgence pour toute personne en détresse. Pourtant, sur le terrain, ce droit fondamental se heurte à des préjugés grandissants que le photographe a constaté jusque dans son propre entourage.
« J’ai été surpris par certaines réactions qui, plutôt que de s’étonner de la grande vulnérabilité ou de la détresse des personnes que je photographiais, étaient étonnées par cette inconditionnalité de l’aide et ne comprenaient pas forcément qu’on ne demande rien en échange. Je me suis dit qu’il y avait une espèce de nouveau standard qui était la question de la méritocratie : on aiderait les gens qui le méritent et pas forcément les gens qui en ont besoin. »
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« Donner de l’information par l’image » : une immersion de deux ans à hauteur d’homme
Pour photographier des personnes fragilisées, marquées par la précarité ou les ruptures, Bertrand Gaudillère s’est appuyé sur vingt ans d’expérience documentaire et sur la médiation quotidienne des travailleurs sociaux d’Alynea.
Les séances n’ont eu lieu qu’avec le consentement libre et préalable des personnes concernées. « Ça fait vingt ans que je travaille sur ces questions-là, autour de la précarité ou de l’immigration. Donc je crois qu’on est à l’écoute, surtout », souligne-t-il.
« Visuellement, ce qui était difficile, c’est que pour certains, je les ai vus très peu de temps. Et pour d’autres, j’ai pu passer plusieurs journées avec eux. L’idée est d’essayer de raconter des choses différentes, de ne pas présenter douze portraits dans les mêmes conditions. Et que ce soit intéressant pour sensibiliser le public au plus grand nombre de situations. »
Interrogé sur le positionnement artistique d’un tel sujet, le cofondateur du collectif Item récuse toute complaisance sensationnaliste ou purement décorative.
« L’esthétique ne peut pas être le propos. Mais forcément le propos est esthétisé puisqu’il faut, à un moment donné, être capable d’interpeller. De produire une réaction, de susciter de l’émotion… On n’est pas sur des sujets lifestyle, on est sur des sujets qui ont une portée informationnelle et documentaire. Notre volonté, c’est vraiment de donner de l’information à travers l’image. »
Des profils multiples émergent au fil des pages : Brandon et Marina, jeunes parents vivant dehors avec leurs chiens. Mathis, 19 ans, dont les espoirs d’insertion sont suspendus à l’attente d’une pièce d’identité. Estelle, réfugiée dans une cabane artisanale depuis sept ans après avoir subi des violences. Ou encore Iulian, 70 ans, usé par le bitume et la chaleur sous un pont lyonnais.
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Une crise sociale qui s’accélère dans la métropole lyonnaise
Le livre « Inconditionnel Présent » paraît dans un contexte de saturation aiguë des dispositifs d’accueil. Les données recueillies par l’association Alynea – Samu Social 69 illustrent une aggravation alarmante de la précarité dans le département : 3 283 personnes sans abri distinctes ont été rencontrées lors des maraudes en 2025, ce qui représente un bond de +75 % en cinq ans.
Au 15 octobre 2026, la tendance se confirme avec déjà 2 179 personnes distinctes recensées depuis le 1er janvier (+85 % en cinq ans sur la même période). 905 personnes vivent à la rue en famille, incluant 524 enfants et 53 nouveau-nés de moins d’un an.
Les jeunes de 16 à 25 ans représentent 485 personnes rencontrées. Très souvent issues de l’Aide Sociale à l’Enfance ou confrontées à des ruptures brutales… L’espérance de vie des personnes sans chez-soi reste tragiquement basse. Avec un âge moyen au décès de 47,7 ans, soit plus de 32 ans d’écart avec la population générale.
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La Galerie Item : créer des ponts vers le débat citoyen
Présentées en avant-première au festival international Visa pour l’Image à Perpignan, les photographies du projet investissent également la Galerie Item (35 rue Burdeau, Lyon 1er). Pour Bertrand Gaudillère, cet ancrage culturel sert d’agora où se rencontrent amateurs de photographie, militants et experts du secteur médico-social.
L’artiste rappelle enfin que la publication de ce plaidoyer s’inscrit dans un calendrier démocratique décisif . « Cet ouvrage doit s’adresser à la fois aux professionnels du travail social. Comme un plaidoyer pour rappeler l’importance de leur action… Et au grand public. Dans une année électorale, à la veille d’une élection présidentielle, ce sont des questions auxquelles il faut être sensible. Pour savoir vers quelle société on a envie de se tourner, et pouvoir faire des choix électoraux en fonction de cela. »
Préfacé par André Gachet, administrateur référent d’Alynea et figure historique de la lutte pour le logement, le recueil rappelle qu’être sans abri n’est pas une identité figée mais une situation subie, qu’il appartient à la collectivité de ne plus tolérer.
« Inconditionnel Présent – le temps de la solidarité ». Auteurs : Bertrand Gaudillère (photographies) et Alynea – Samu Social 69 Éditions collectif Item. Prix public : 28 €. Disponible en ligne sur HelloAsso (boutique Alynea) et lors de rencontres dédiées en librairie.
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