À l’occasion de la Pyramide de chaussures organisée à Villeurbanne, Gniep Smoeun, survivante cambodgienne mutilée dans les années 1980, a livré un récit bouleversant. Première bénéficiaire historique de l’ONG Handicap International, elle alerte aujourd’hui sur les menaces qui pèsent sur le Traité d’Ottawa.
Une détonation sourde, un corps projeté en l’air et une existence brisée à seulement dix ans. Au début des années 1980, le long de la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande, le destin de la petite Gniep bascule sur une mine antipersonnel. Près de quarante ans plus tard, place Lazare-Goujon à Villeurbanne, sa voix résonne avec une force intacte. Au pied des milliers de paires de chaussures empilées en hommage aux victimes de guerre…
Devenue infirmière et mère de famille en France, Gniep Smoeun incarne la mémoire vivante du combat humanitaire mené par Handicap International.
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Le jour où tout a basculé : le piège aveugle d’une mine antipersonnel
L’explosion s’est produite alors que la fillette partait simplement chercher de l’eau. Dans une zone frontalière truffée d’engins explosifs destinés à freiner les flux migratoires. Gniep se souvient de cet instant avec une précision saisissante.
« Quand j’ai marché sur la mine, je me suis retrouvée projetée en l’air et retombée aussitôt comme un sac de patates. J’ai voulu me mettre debout, mais je tombais sans savoir pourquoi. Je n’avais pas mal sur le coup tellement la déflagration était puissante, j’étais comme anesthésiée. C’est au bout de la troisième fois que je me suis rendu compte que ma jambe droite avait été arrachée. C’était comme une banane qu’on épluche : on voyait l’os et des lambeaux de chair qui pendaient. »
Secourue in extremis par des soldats circulant à moto, l’enfant est transportée vers un dispensaire de fortune cambodgien, semblable à un vaste hangar encombré de civils meurtris.
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Un morceau de bois pour seul antalgique
Face au dénuement médical le plus total, le calvaire ne fait que commencer.
« On nous parquait par terre, à même le sol. En guise d’antalgique, j’avais un bâton que je devais mordre à chaque fois pour dévier la douleur », confie Gniep.
L’infection gagnant du terrain, elle est évacuée vers la Thaïlande où elle subira 17 opérations chirurgicales et passera plus d’un mois dans le coma.
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La rencontre avec Handicap International : réapprendre à vivre
C’est dans les camps de réfugiés que l’histoire de Gniep croise celle de quatre Lyonnais révoltés par le sort des amputés de guerre. Dont le docteur Jean-Baptiste Richardier. En 1982, Handicap International naît précisément de cette urgence : fabriquer des prothèses adaptées et peu coûteuses pour redonner une mobilité aux rescapés.
Gniep devient l’une des premières bénéficiaires au monde de l’association. Pourtant, avec le regard candide d’une enfant de 10 ans, le premier contact avec ces appareillages rudimentaires n’a rien d’évident.

« À l’époque, les prothèses étaient très moches ! C’était très utile pour les adultes qui avaient besoin de leurs mains pour travailler la terre, mais nous, les enfants, nous n’en ressentions pas le besoin. C’était une prothèse droite avec une sangle qui vous cisaillait le torse. Je ne la mettais que lorsque des gens venaient visiter le centre. Puis je la raccrochais au mur pour reprendre ma béquille. »
Arrivée ensuite en France sans parler un mot de français, elle bénéficie d’un appareillage sur-mesure et reconstruit pas à pas sa vie. Apprenant la langue, suivant des études et exerçant le métier d’infirmière pendant 15 ans.
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Le Traité d’Ottawa fragilisé : l’incompréhension face aux reculs diplomatiques
Si Gniep prend la parole aujourd’hui, c’est que l’interdiction de ces armes aveugles vacille. Signé en 1997 et récompensé par le prix Nobel de la paix, le Traité d’Ottawa interdit l’emploi, le stockage, la production et le transfert des mines antipersonnel. Pourtant, sous prétexte de tensions géopolitiques aux frontières orientales de l’Europe, plusieurs nations remettent en cause leurs engagements.
Un véritable retour en arrière que Gniep qualifie de non-sens moral et humain. « Pour moi, c’est comme une sorte de deuxième enterrement. Quand un individu est détruit par une mine antipersonnel dans un pays pauvre, c’est toute la famille et toute l’économie qui s’effondrent. Non seulement vous ne produisez rien, mais vous devenez un poids. Moi, on m’a pris ma jeunesse. »
Elle fustige l’argument sécuritaire brandi par les chancelleries. « Dire que c’est pour protéger sa population est un argument qui ne tient pas debout. Ce traité représentait une reconnaissance : nous n’étions plus des inconnus sacrifiés. Vous avez un traité, vous le respectez ! Il y a des témoins derrière, un travail de longue haleine. Il n’est jamais trop tard pour réparer une erreur. »
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Mobilisation citoyenne : 5 318 paires de chaussures pour dire non
À Villeurbanne, ville qui accueillera le futur siège de l’ONG en 2027 dans le quartier du Tonkin, la solidarité s’est matérialisée par une montagne de 5 318 paires de chaussures. Chaque paire déposée symbolise une vie fauchée ou mutilée par ces armes de terreur.
Comme l’a rappelé le cofondateur de Handicap International, Jean-Baptiste Richardier, le traité a permis d’épargner plus de 20 000 nouvelles victimes chaque année. Face à la tentation du réarmement aveugle, le témoignage de Gniep rappelle une vérité universelle : des décennies après la fin d’un conflit, les mines antipersonnel continuent de tuer des innocents.
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